Introduction

Extrait du livre pour découvrir le changement de paradigme qui bouscule les théories classiques de la stratégie et de l’organisation.

Cette introduction propose un premier voyage au cœur du modèle Bambou : pourquoi ce livre, les anomalies qui s’accumulent, la fin d’un paradigme et les nouvelles approches agiles.

Couverture du livre La stratégie Bambou

Pourquoi ce livre ?

Le vieux monde vacille et ses repères théoriques avec. Nous assistons au crépuscule de ses idoles et de ses recommandations parfois simplistes. Le paradigme qui structure la pensée de nombreux acteurs économiques est en fin de vie. Plusieurs signes ne trompent pas.

Les anomalies qui s’accumulent

Premièrement, les anomalies s’accumulent. Les grandes entreprises technologiques (Amazon, Google, Tesla, BYD, Xiaomi, Ping An…) ne se sentent pas concernées par la notion de « concentration sur leur cœur de métier ». Elles s’implantent allègrement sur plusieurs secteurs, alors même qu’ils présentent des facteurs clé de succès très différents. Elles foisonnent sur plusieurs marchés comme un bambou qui aurait plusieurs tiges.

Elles se moquent des sermons qui vouent aux pires désastres les entreprises assises entre deux chaises (« stuck in the middle »), incapables de choisir entre différenciation et réduction des coûts. Elles prouvent que l’on peut être à la fois les meilleures d’un point de vue technique mais aussi les moins chères, voire même gratuites !

Plutôt que de faire systématiquement confiance au marché et de s’approvisionner auprès de fournisseurs qui ont pignon sur rue, elles internalisent certaines activités que leurs concurrents ont sous-traitées. Et cela leur réussit ! Elles obtiennent de meilleures performances que des fournisseurs spécialisés, devant théoriquement constamment se dépasser pour mériter la confiance de leurs clients.

Si de telles prouesses, qui défient les principes communément admis, sont possibles, c’est que ces entreprises ont développé un avantage compétitif ultime qui leur permet de travailler mieux et plus rapidement que les acteurs établis. Elles raccourcissent leurs cycles de travail, tirent un meilleur parti de leurs ressources et de l’intelligence de leurs collaborateurs, parviennent à se synchroniser de manière fluide de sorte qu’elles agissent, apprennent, collaborent et innovent mieux et plus rapidement.

Autrement dit, la manière dont elles organisent l’effort collectif leur donne un avantage compétitif par rapport aux entreprises traditionnelles, qui continuent à gaspiller gaillardement le temps et les talents de leurs collaborateurs. Ces entreprises pionnières ont fait table rase du passé et refusé les travers bureaucratiques, qui ont longtemps été considérés comme un mal nécessaire. Elles ont adopté de nouveaux principes d’organisation, et ainsi redéfini l’espace des stratégies gagnantes.

Nous voyons donc émerger un monde à deux vitesses, avec des entreprises qui ont compris les nouvelles règles du jeu et naviguent avec succès dans un monde volatil et incertain, et celles qui continuent à appliquer ce qu’elles considèrent être de sains principes de gestion.

Au vu de leur taille, de leur valorisation boursière et de leurs parts de marché, il n’est plus possible d’ignorer les entreprises qui suivent une stratégie Bambou. Plutôt que de les écarter comme des exceptions marginales, nous proposons de théoriser leur originalité et d’expliquer les choix stratégiques et organisationnels qui permettent à ces nouveaux champions de creuser l’écart avec leurs concurrents traditionnels.

Le modèle Bambou rend non seulement mieux compte de leur réussite insolente mais aussi de phénomènes incongrus dans le cadre classique qui met sur un piédestal la compétition et la maximisation du retour aux actionnaires. Nous pensons notamment aux stratégies de coopération, à l’open source, au gratuit ou au freemium, qui sont des bizarreries qui s’expliquent très bien quand on songe aux stratégies de croissance des espèces envahissantes dans la nature (comme le bambou). Elles conquièrent d’abord le territoire, seules ou en utilisant les forces de leurs alliés, et monétisent ultérieurement leur domination.

Un paradigme en fin de course

Deuxième signe qui ne trompe pas et qui montre que le paradigme dominant est en bout de course : les théories de référence dans le domaine de la stratégie et de son exécution ont peu d’efficacité pratique. Elles ne sont pas mobilisées par les entreprises qui cherchent à surmonter les défis auxquels elles sont confrontées. En trente ans d’Executive Education, nous n’avons pas vu une seule entreprise trouver un remède à ses difficultés dans les théories de Porter ou de l’Océan Bleu, même si ces approches ont, en leur temps, profondément enrichi la réflexion stratégique. Pire, celles qui les appliquent sont dépassées par celles qui mettent en œuvre un modèle Bambou (par exemple Volkswagen vs Tesla ou BYD). Et celles qui sont tentées de quitter le Bambou pour rentrer dans le rang (comme 3M ou Decathlon) voient leurs performances péricliter.

Nouvelles approches agiles

Troisièmement, de nouvelles approches agiles, qui priorisent la vitesse de réalisation, d’adaptation ou d’itération donnent de bien meilleurs résultats que les méthodes de l’ancien paradigme. Certaines pratiques qui semblaient être la marque d’une bonne gestion, telles que les validations en cascade, les entretiens annuels d’évaluation, les plans à cinq ans, les processus budgétaires annuels, sont de plus en plus déconnectées du rythme d’évolution du progrès technologique, où chaque trimestre voit sa petite révolution en matière d’Intelligence Artificielle.

Le plan du livre

L’ambition de ce livre est de partager avec le lecteur les secrets qui permettent d’évoluer en division 1 et de rejoindre le club fermé des entreprises agiles qui évoluent à grande vitesse. Après un premier chapitre qui pose le problème et un deuxième qui fait un inventaire raisonné des théories stratégiques qui nous ont précédés et dans lesquelles nous avons puisé, le lecteur trouvera un exposé de la stratégie Bambou (chapitres 3 à 6) et de l’organisation Bambou (chapitre 7 à 14).

Comment lire ce livre

Ce livre a vocation à être autant un ouvrage de référence qu’un mode d’emploi. Nous nous sommes efforcés à la concision, mais pour éviter les incantations creuses, nous avons parfois été obligés de rentrer dans certains détails pratiques. Nous voulons rassurer le lecteur pressé, ce livre peut être picoré !

Bonne exploration du modèle Bambou ! Qu’il vous inspire la prodigieuse capacité de faire surgir l’abondance car, comme aiment à le rappeler les jardiniers,

« pour une pousse de bambou retirée, quatre réapparaissent à côté ».

Why this book?

The old world is wobbling, and its theoretical landmarks with it. We are witnessing the twilight of its idols and its sometimes simplistic prescriptions. The paradigm that structures the thinking of many economic players is reaching the end of its life. Several signs are unmistakable.

Accumulating anomalies

First, anomalies are piling up. Large technology companies (Amazon, Google, Tesla, BYD, Xiaomi, Ping An…) do not feel bound by the idea of “focusing on their core business”. They cheerfully expand into multiple sectors, even when these have very different key success factors. They spread across several markets like a bamboo plant sending up multiple shoots.

They ignore the sermons that predict disaster for firms “stuck in the middle”, supposedly doomed if they fail to choose between differentiation and cost leadership. They demonstrate that it is possible to be both the best from a technical standpoint and the cheapest – even free.

Rather than placing blind faith in the market and buying from established suppliers, they bring in-house activities their competitors have outsourced. And it works. They achieve better performance than specialized suppliers who, in theory, should constantly surpass themselves to retain their clients’ trust.

If such feats, which defy commonly accepted principles, are possible, it is because these companies have developed an ultimate competitive advantage that enables them to work better and faster than incumbents. They shorten their work cycles, make better use of their resources and the intelligence of their people, and achieve smooth synchronization so that they act, learn, collaborate and innovate more effectively and at greater speed.

In other words, the way they organize collective effort gives them a competitive edge over traditional firms, which continue to squander the time and talent of their employees. These pioneering companies have wiped the slate clean and refused the bureaucratic excesses long regarded as a necessary evil. They have adopted new organizational principles and thus redefined the space of winning strategies.

We are therefore seeing the emergence of a two-speed world: on one side, companies that have understood the new rules of the game and navigate successfully in a volatile, uncertain environment; on the other, those that cling to what they still consider to be sound management principles.

Given their size, market capitalization and market share, it is no longer possible to ignore companies that follow a Bamboo Strategy. Rather than dismissing them as marginal exceptions, we propose to theorize their originality and to explain the strategic and organizational choices that enable these new champions to widen the gap with their more traditional competitors.

The Bamboo model not only sheds better light on their spectacular success, it also helps explain phenomena that appear incongruous within the classical framework that puts competition and shareholder value maximization on a pedestal. We are thinking in particular of cooperation strategies, open source, free offers and freemium models – apparent oddities that make perfect sense if you look at the growth strategies of invasive species in nature (such as bamboo). They first conquer territory, alone or by harnessing the strength of allies, and only later do they monetize their dominance.

A paradigm at the end of its life

A second unmistakable sign that the dominant paradigm is reaching the end of the road is that the canonical theories of strategy and execution have little practical effectiveness. Companies facing serious challenges do not turn to them for remedies. In over thirty years of executive education, we have not seen a single firm solve its problems thanks to Porter’s theories or Blue Ocean Strategy, even though these approaches, in their time, greatly enriched strategic thinking. Worse, those that apply them are overtaken by companies that operate a Bamboo Model (for example Volkswagen vs Tesla or BYD). And those tempted to abandon Bamboo and return to the fold (as at 3M or Decathlon) see their performance deteriorate.

New agile approaches

Third, new agile approaches that prioritize speed of delivery, adaptation and iteration are achieving markedly better results than old-paradigm methods. Practices long seen as hallmarks of good management – cascading approvals, annual performance reviews, five-year plans, annual budgeting cycles – are increasingly out of sync with the pace of technological progress, where every quarter brings a new mini-revolution in artificial intelligence.

Structure of the book

The ambition of this book is to share with the reader the secrets that make it possible to play in the top league and join the exclusive club of agile companies that operate at high speed. After a first chapter that frames the problem, and a second that offers a reasoned inventory of the strategy theories that came before us and on which we build, the reader will find an exposition of Bamboo Strategy (Chapters 3 to 6) and Bamboo Organization (Chapter 7 to 14).

How to read this book

Our goal is for this book to serve both as a reference work and as a practical handbook. We have strived to be concise, but to avoid empty incantations we have sometimes had to go into practical detail. We want to reassure busy readers: this is a book you can dip in and out of!

Enjoy exploring the Bamboo Model. May it inspire in you the remarkable capacity to bring forth abundance, because, as gardeners like to say,

“for every bamboo shoot you cut down, four more spring up beside it.”